AGRICULTURE : QUELLES SOLUTIONS POUR FAIRE FACE A LA SECHERESSE ?

Tandis que la France fait face à une cinquième vague de chaleur depuis le début de l’été, la question de l’avenir de l’agriculture face à la sécheresse et au dérèglement climatique galopant est plus que jamais au cœur de tous les débats.

L’été 2022 a des airs d’apocalypse, entre les 40 degrés atteint à Paris au cours du mois de juillet, les vagues de canicules qui se succèdent donnant l’impression de traverser la Terre Brûlée à la moindre sortie, mais surtout ce sont les incendies qui finissent de nous inquiéter.

En Gironde, où les forêts ont depuis longtemps épuisées leur ressource en eau, le feu avale les hectares à grande vitesse et détruit tout sur son passage.  Dans ces conditions météorologiques extrêmes, les prévisions du rapport du GIEC publié en mars dernier semblent plus que jamais se confirmer. Ces hausses de températures s’expliquent notamment par un changement climatique qui affecte le Pôle Nord et qui bloque les courants d’air en haute altitude provoquant ainsi des vagues de chaleur partout en Europe. Par conséquent, un phénomène de sécheresse que l’on observait auparavant tous les dix ans se produit aujourd’hui avec une fréquence de plus haute intensité à savoir une année sur deux. Alors que l’on voit le niveau de la Loire et du Rhin diminuer drastiquement, permettant aux riverains de traverser presque à pied le lit des cours d’eau, la question de la gestion de la crise s’impose aux yeux de tous.

En France, depuis le 5 août, ce ne sont pas moins de 93 départements sur 96 qui font l’objet de restrictions d’eau et sur ceux-ci une soixantaine sont en niveau  « crise » autorisant uniquement les prélèvements prioritaires c’est-à-dire ceux dédiés à la consommation d’eau potable, la salubrité, la santé et la sécurité.

Vers un climat incertain et imprévisible

Face à ces caprices du climat de plus en plus incertain et imprévisible, la situation de l’agriculture inquiète. Bien que pour le moment la France conserve sa souveraineté en termes de production et de subvention à ses besoins la situation n’en demeure pas moins critique. En effet, les agriculteurs français font, en ce moment, face à une vague de sécheresse sans précédent, le mois de juillet étant le plus chaud depuis 1958, la faute à un hiver sans pluie ou presque. Selon le bilan climatique de l’hiver 2021-2022 de MeteoFrance « Sur l’ensemble de la saison, il a plu moins de dix jours du Roussillon au Gard et de l’est du Var aux Alpes-Maritimes ainsi que sur la plaine orientale de la Haute-Corse. » et parmi les faits les plus marquants de la période reviennent : «  Des précipitations quasi absentes sur les régions méditerranéennes engendrant un assèchement précoce des sols superficiels » qui s’illustrent par un déficit pluviométrique de plus de 30% ».

Pour pallier à ce problème, en Vendée par exemple, les agriculteurs se sont appuyés sur un dispositif de retenues collinaires ( réserves artificielles d’eau fermées par une ou plusieurs digues et alimentées soit en période de pluie par ruissellement des eaux, soit par un cours d’eau permanent  ou non permanent ) durant l’hiver, qui constitue une période de hautes eaux, afin d’irriguer les cultures de blé ou de maïs. Même si cette méthode est jugée viable par l’hydrologue Emma Haziza, sur le plateau de 28 minutes le 10 mai dernier, il y a des nuances à faire quant à ces méthodes de stockage des eaux.

En effet, profiter du débit d’un cours d’eau pour constituer une réserve c’est bien mais en revanche « lorsque l’on utilise des solutions qui s’appuient sur le fait d’aller prélever dans les nappes phréatiques là ça devient plus problématique […] vous n’avez que 9-10% maximum [ d’eau de pluie] qui vont réussir à s’infiltrer à partir du moment où ils sont dans des conditions optimales, c’est-à-dire qu’on a un sol de qualité qui permet de réceptionner cette eau, un sol qui n’est pas anthropisé, qui n’est pas urbanisé» cependant compte tenu de la fragilité des nappes phréatiques, les prélèvements que l’on y effectue vont accentuer ce processus puisque l’eau prélevée ne sera jamais restituer aux sous-sols.

Pour madame Haziza il est avant tout question d’assurer la protection des sols mais également d’éviter l’apparition de conflits de gestion des eaux au cours des périodes estivales lorsque l’on se bat pour trouver de l’eau et pallier au besoin des animaux et des cultures.

Une agriculture en peine sur l’ensemble du territoire

D’ailleurs sur la question de l’élevage, le souci de l’entretien du bétail n’est pas en reste. En effet, alors que le nourrissage des bovins au fourrage ne commence en temps normal qu’à partir de la mi-septembre, la donne a changé cette année puisque chez certains éleveurs de la Nouvelle-Aquitaine les vaches sont nourries avec le foin prévu pour l’hiver depuis le début du mois. A ce jour, c’est l’industrie laitière qui souffre le plus de ces hausses de températures bien que les productions de maïs, de tournesol, de viande ou maraichères ne soient pas épargnées.

Selon Benoît Rouyer, économiste au centre national interprofessionnel de l’économie laitière, « Lorsque les vaches laitières subissent un stress thermique, elles mangent moins et produisent moins de lait. Il y aura aussi un effet différé lié au fait que les pâtures ont grillé.». Le manque d’eau se fait d’autant plus sentir que ces animaux ont des besoins journaliers importants, une vache boit en moyenne 50 à 100L d’eau à elle seule, ce qui engendre des coûts mais surtout une inquiétude grandissante quant à la capacité des éleveurs à maintenir leur élevage jusqu’au printemps prochain. Pour le moment, sur l’année 2022, ce sont les productions de pois protéagineux ( – 20%), d’orge (- 12%) et de blé ( – 4%) qui enregistre les pertes les plus importantes mais de gros dégâts sont attendus pour les productions de colza et de maïs qui poussent en période estivale. 

La production de maïs, élément de base de l’alimentation du bétail, est très coûteuse en eau notamment lorsque la situation climatique n’est pas favorable à l’exploitation. Pour produire un kilo de maïs il faut en moyenne 454L d’eau  et 238L pour du maïs fourrage son besoin en irrigation en ce moment est donc incontestable, mais dans la région Sud-Ouest où les précipitations se font rares depuis le début du mois de juillet et les restrictions en eau sont importantes les conséquences pourraient être dramatiques. Se pose donc naturellement la question de l’avenir, le maïs finira -t-il par disparaître des paysages agricoles français et qu’en sera-t-il des autres céréales ?

Comment faire face à la crise en cours ?

La cellule interministérielle de crise

“ face à cette situation historique” la première ministre Elisabeth Borne enclenche la cellule interministérielle de crise

A l’heure des solutions les suggestions se multiplient et le gouvernement n’est pas en reste pour faire face à la situation. Le 5 août dernier, « face à cette situation historique », la première ministre Elisabeth Borne enclenchait la cellule interministérielle de crise, motivée par  « La sécheresse exceptionnelle que nous connaissons actuellement [ qui] prive d’eau de nombreuses communes et est un drame pour nos agriculteurs, nos écosystèmes et la biodiversité » selon les services de la Première Ministre.

L’objectif de cette cellule est de permettre « d’assurer une remontée d’information régulière par les Préfets de département des zones les plus touchées, d’anticiper l’activation éventuelle des plans ORSEC +eau+ pour les agglomérations concernées et de coordonner les mesures de sécurité civile nécessaires (approvisionnement en eau des communes, livraison d’eau potable, etc.) », selon Matignon. Dans un même temps elle opérera un suivi « des impacts de cette sécheresse pour nos infrastructures de production d’énergie et de transport et pour notre secteur agricole, notamment le secteur de l’élevage » et se matérialise sous forme de «  réunions techniques » qui assurent l’évaluation de la situation en temps réel et gère l’organisation de l’aide sur le terrain si le besoin s’en fait sentir.

Elisabeth Borne avait également demandé aux préfets de réunir des commissions locales de l’eau ainsi que toutes les autres structures de concertation locales sur la gestion de l’eau. A l’échelle locale, la décision finale de restreindre l’usage de l’eau revient aux préfets. Le gouvernement se retrouve donc sous pression, le spectre de la canicule de 2003 étant dans tous les esprits. Les ministres sont donc dans l’obligation de demeurer joignables et dans la capacité de rejoindre rapidement une préfecture ou sous-préfecture en cas de réunions en visioconférence de la cellule interministérielle de crise.

Une nouvelle gestion de l’eau

Courant juillet le ministre de la transition écologique Christophe Bechu faisait paraître un décret sur la modification des dispositions relatives à la gestion quantitative de la ressource en eau, notamment en application des articles L. 211-3 et L. 213-7 du code de l’environnement. Par l’intermédiaire dudit décret il est autorisé de stocker de l’eau en se basant sur le système des retenues collinaires durant toute la saison des hautes eaux. «  Ce qui est une petite révolution parce que jusqu’à maintenant on se préoccupait de l’état des eaux l’été au moment où les eaux étaient basses», pour le ministre Christophe Bechu «  il faut maintenant se préoccuper au moment où les eaux sont hautes des décisions et des orientations  qu’on peut faire pour limiter les périodes de basses eaux que l’on connait ».

D’un autre côté revient régulièrement l’idée de changer complètement notre modèle agricole afin de faire face au mieux aux changements en cours. Cela passerait par exemple pour Amélie Poinssot, journaliste pour Mediapart sur les questions liées à l’agriculture, par le retour à l’agroécologie ( façon de concevoir des systèmes de production qui s’appuient sur les fonctionnalités offertes par les écosystèmes ). Il s’agit d’utiliser au maximum la nature comme facteur de production en maintenant ses capacités de renouvellement et d’utiliser des ressources locales.

Dans le même temps,  elle estime que les changements des habitudes alimentaires agricoles vont surtout passer par des politiques publiques pour pousser vers une transition agroécologique à grande échelle et donc pousser les producteurs à changer de culture c’est de se servir de la Politique Agricole Commune. Créée en 1962, dans le but de « redresser la production agricole, moderniser l’agriculture, dans le but de fournir à la population une alimentation suffisante, à prix raisonnable, tout en garantissant un revenu équitable aux agriculteurs. » la PAC est le plus gros budget d’argent public européen soit 10,21 milliards d’euros en 2021.

Sur ce plan la France se positionne comme le mauvais élève puisque le plan national stratégique français a été retoqué par la commission européenne contrairement à celui de nos voisins allemands qui par le biais de la PAC vont investir et pousser beaucoup plus de mesures agroécologiques que la France ( inscription de la protection de la biodiversité dans la constitution bavaroise, objectif de 30 % de surfaces agricoles en bio. Il consacrera environ 50 % du budget national aux objectifs liés à l’environnement, au climat et à la biodiversité).

 et le sorgho ?

L’idée existe également de basculer vers un changement de plant de production agricole et de passer de la production de maïs ou d’orge à celle du sorgho ( ou sorgo ). Peu cultivé en France, malgré son faible besoin d’eau ( 40% inférieur à celui du maïs), le sorgho est originaire d’Ethiopie où il est cultivé pour ses graines dans l’alimentation humaine mais aussi pour son fourrage dans l’alimentation animale. C’est une céréale particulièrement résistante à la sécheresse ce qui fait qu’il est largement cultivé en Afrique, mais aussi en Inde et en Amérique du Sud. En France son implantation est  encore chose rare on trouve cependant des plantations dans le Sud-Ouest et en Touraine et depuis peu également dans la Beauce. Concernant l’alimentation le sorgho présente également ses avantages dépourvue de gluten, c’est une céréale riche en nombreux minéraux tel que le fer, en calcium et en phosphore. Le sorgho constitue, de plus, une excellente source de glucides, de protéines et de fibres alimentaires.

Pour les experts nous sommes déjà en retard sur les mesures que nous aurions dû prendre pour faire face à la sécheresse mais surtout au dérèglement climatique qui ne cesse de nous surprendre. A l’heure ou la famine frappe plus que jamais il est l’heure de développer une agriculture qui doit non seulement s’adapter au manque d’eau mais surtout une agriculture qui doit s’adapter à l’instabilité.

Prisca Kitwa

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